Ecrire comme Stephen King - partie 2
Ceci est le deuxième épisode d'une série. Vous pouvez retrouver le premier ici.
On continue avec de nouveaux exercices proposés par Gemini.
Exercice 2
Pour consolider vos acquis tout en avançant, abordons une technique où King excelle particulièrement : l'imagerie sensorielle (ou « la mémoire des sens »).
Nouvelle technique : au-delà de la vue
Stephen King répète souvent que la plupart des écrivains débutants sont obsédés par la vue. Ils décrivent ce que le personnage voit (la couleur des murs, la taille de la pièce).
Mais pour King, la peur et le réalisme viennent des autres sens, plus primaires : l'odorat et le toucher.
- L'odorat est le sens le plus lié à la mémoire et au dégoût.
- Le toucher ancre le personnage dans la réalité physique.
Le conseil de King : ne décrivez pas une scène comme une photo. Décrivez-la comme une expérience physique. Si votre personnage est dans un sous-sol, on doit sentir l'humidité sur sa peau et l'odeur de moisissure dans ses narines.
Mais attention aux filtres sensoriels :
Version amateur (avec filtre) : « Je sentis une odeur horrible de pourriture. J'entendis un bruit derrière moi. »
Pourquoi c'est faible : vous mettez une distance (« je sentis que »).
Version King (immersive) : « Une puanteur d'œufs pourris me prit à la gorge. Le plancher craqua derrière moi. »
Pourquoi c'est fort : l'odeur attaque directement le lecteur. L'action existe par elle-même.
L'exercice : « La descente à la cave »
C'est un cliché des films d'horreur, mais c'est le terrain de jeu idéal pour cet exercice.
Le scénario : votre personnage doit descendre dans la cave de sa maison (ou de son immeuble) parce que le courant a sauté. Il doit trouver le disjoncteur. Il n'a pas de lampe torche, juste la lumière de son téléphone (ou un briquet, au choix).
Vos contraintes :
- Maintien des acquis :
- Zéro adverbe en « -ment ».
- Pas de verbes de pensée (« je me demandai », « j'avais peur »).
- Pas de « soudain ».
- Nouvelle contrainte technique (les filtres) :
- Interdiction stricte d'utiliser les verbes : voir, regarder, entendre, écouter, sentir (au sens olfactif).
- Astuce : au lieu d'écrire « Je vis une araignée », écrivez « Une araignée courut sur le mur ».
- L'atmosphère sensorielle :
- Vous devez inclure au moins une sensation tactile (le froid, le gluant, le rugueux) et une sensation olfactive (l'odeur).
- Essayez de trouver une comparaison un peu dégoûtante ou très précise (typiquement King).
Objectif : faire monter la tension en dix à quinze lignes, juste avant qu'il n'atteigne le disjoncteur. Plongez-nous dans le noir.
Mon texte
À 23 h je somnolais devant la télévision. Deux cents chaînes et rien d'intéressant. Partout la même soupe abrutissante censée divertir le peuple. Un politicien promettait des lendemains qui chantent. Un super-héros sauvait le monde. Ah, une blonde commençait à dévoiler ses charmes. Pourquoi pas.
L'écran s'éteignit brutalement, de même que la petite lampe qui éclairait le salon. Obscurité totale. Le ronronnement du chauffage d'appoint disparut. Seul demeurait le tic-tac de l'horloge. Une horloge alimentée par des piles.
Je me levais en maugréant. Les plombs avaient sauté. De ma poche, je tirai mon smartphone et allumai la LED du flash pour servir d'éclairage. Puis je slalomai entre les meubles et les chaises. L'escalier de la cave craquait, et à chaque marche il faisait un peu plus froid. Quel abruti, cet architecte qui disait que le sous-sol était bien isolé.
Arrivé en bas, je tâtonnais en longeant les murs humides et glacials. Le smartphone éclairait mal, sa batterie devait être proche de la syncope. Une longue pièce servait de débarras, bourrée de vieux meubles et caisses diverses empilés les uns sur les autres. Ensuite une autre, beaucoup plus grande, au fond de laquelle il y avait ce satané tableau électrique.
Sa porte en métal était ouverte. D'habitude je la fermais toujours. Le disjoncteur général était sur « OFF ». J'allais relever le loquet en plastique, quand loin derrière moi, les marches de l'escalier craquèrent à nouveau. Quelqu'un montait.
Tous mes poils se dressèrent droit comme des i. Bordel, un type était entré chez moi. Pas de chance, le téléphone portable ne passait pas en sous-sol. Pour appeler les flics, il fallait remonter.
Je réactivai le jus, mais l'obscurité demeurait, car il fallait encore allumer l'éclairage de la pièce, et l'interrupteur était à l'autre bout. Le faisceau lumineux du smartphone s'éteignit, et l'appareil fit un bip. Maintenant il fallait être aussi doué que Daredevil. L'autre devait être arrivé en haut de l'escalier.
Je traversai la grande pièce puis la suivante. Au milieu du capharnaüm, je renversai une caisse. Au-dessus de moi, des pas précipités. Devant l'escalier, j'attendis. Dans un sens, l'obscurité me protégeait. Là-haut, il allait falloir se confronter au type et peut-être bien que je ne ferai pas le poids.
Une lourde porte claqua au rez-de-chaussée. La porte d'entrée. Le mec se taillait. Je remontai l'escalier aussi vite que possible. Arrivant en haut, la lumière était revenue. Je courrai devant la fenêtre donnant sur la rue. Un gars habillé en noir, les mains dans les poches, s'éloignait d'un pas rapide. Je fermai la porte à clé. Mais comment diable était-il entré ?
Correction
C'est un texte très réussi. L'ambiance est là, et on retrouve immédiatement la patte de King, notamment dans le ton cynique du début (la critique de la télé poubelle) et la référence à la pop-culture (Daredevil).
Passons votre texte au crible de nos contraintes strictes.
Ce qui est parfaitement maîtrisé
- L'absence de filtres sensoriels (le plus difficile) :
- Vous n'avez pas écrit « J'entendis l'escalier craquer », mais « L'escalier de la cave craquait ».
- Vous n'avez pas écrit « Je sentis que le mur était froid », mais « je tâtonnais en longeant les murs humides et glacials ».
- L'immersion est immédiate.
- Le Show, Don't Tell (la peur) :
- « Tous mes poils se dressèrent droit comme des i. » C'est la réaction physique appropriée, sans avoir besoin de préciser « j'étais terrifié ».
- Les détails concrets :
- Le loquet en plastique, le satané tableau électrique, les piles de l'horloge ancrent l'action dans le réel.
- L'ironie du sort fonctionne bien (le téléphone qui ne capte pas au sous-sol).
Les points à corriger
- L'adverbe en « -ment » :
- Votre texte : « L'écran s'éteignit brutalement... »
- Remarque : King évite « brutalement » presque autant que « soudain ». L'extinction porte déjà cette rupture en elle-même.
- Correction suggérée : « L'écran vira au noir. Plus de son, plus d'image. » Couper court imite la coupure de courant.
- L'odorat (le grand absent) :
- Vous mobilisez bien le toucher (humide, glacial) et l'ouïe (craquement, tic-tac), mais il manque l'odeur. Les caves chez King sentent toujours quelque chose de tenace : le fioul, la terre battue, la moisissure, l'urine de chat ou la poussière ancienne. Ajouter cette dimension aurait renforcé l'oppression dans le noir.
- La logique spatiale :
- Votre texte : « ...quand loin derrière moi, les marches de l'escalier craquèrent à nouveau. Quelqu'un montait. »
- L'effet fonctionne, mais l'action reste un peu confuse. Si le personnage se trouve en bas et que quelqu'un monte, cela implique que l'intrus était déjà au sous-sol (dissimulé dans l'ombre) et remonte vers le rez-de-chaussée. Si c'est le cas, insister sur le souffle d'air déplacé par l'inconnu qui le frôle dans le noir aurait rendu la scène encore plus angoissante.