Ecrire comme Stephen King - partie 1
Comme indiqué dans le pied de page, les textes de ce blog sont écrits uniquement par un être humain, c'est-à-dire moi. Cela dit, les progrès de l'intelligence artificielle n'interdisent pas de s'en servir pour perfectionner son style. C'est ce que j'ai eu l'idée de faire avec Gemini, l'IA de Google.
Je lui ai demandé de m'aider à écrire comme un de mes auteurs préférés, en l'occurrence Stephen King. Dans cet article et d'autres qui suivront, je vais vous montrer les exercices qu'elle m'a proposés, comment j'y ai répondu, les erreurs que j'ai faites et comment j'ai réussi à m'améliorer. J'indiquerai en italique si c'est l'IA ou moi qui s'exprime.
Voici donc le prompt initial : "Je suis un apprenti écrivain qui souhaite écrire dans le style de Stephen King. Propose-moi des exercices me permettant d'y arriver progressivement."
Et voici sa réponse.
Exercice 1
Pour cet exercice, nous allons appliquer directement la philosophie de King : « Montrer, ne pas dire » (Show, don't tell) et la chasse aux adverbes.
Voici votre mission d'écriture, conçue pour durer environ 10 à 15 minutes.
Le Scénario : « Le "Et si... ?" »
Stephen King adore partir d'une situation banale qui dérape. Voici votre point de départ :
Vous êtes seul chez vous, tard le soir. Dehors, il y a une tempête. Soudain, on frappe à votre porte. Ce n'est pas un coup timide, ni un coup agressif. C'est un rythme régulier, mécanique : trois coups, pause, trois coups. Vous ouvrez. Il n'y a personne, mais il y a un objet posé sur votre paillasson.
Votre mission : écrivez la scène à partir du moment où vous entendez les coups jusqu'à ce que vous ramassiez l'objet et compreniez ce que c'est.
Les 3 contraintes de Stephen King
Pour réussir cet exercice, vous devez respecter ces trois règles inspirées de sa méthode :
Zéro adverbe en « -ment » : interdiction d'utiliser des mots comme lentement, soudainement, bruyamment, nerveusement.
Au lieu d'écrire : « Il ferma la porte violemment. »
Écrivez : « Il claqua la porte. » (utilisez un verbe plus fort).
Pas de verbes de « pensée » ou de « sentiment » : interdiction d'écrire « il avait peur », « elle se sentait angoissée », « il se demanda qui c'était ». Vous devez décrire les réactions physiques du corps pour montrer l'émotion (cœur qui bat, mains moites, souffle court, recul instinctif).
Voix active uniquement : évitez la voix passive.
Interdit : « La poignée fut tournée par une main invisible. »
Autorisé : « La poignée tourna. »
Exemple de correction avant de commencer
- Version faible (adverbes et passif) : « La pluie tombait lourdement. J'approchai craintivement de la porte qui était frappée mystérieusement. J'avais peur. La porte fut ouverte doucement par moi. »
- Version King (verbes forts et actions concrètes) : « La pluie fouettait les carreaux. Les coups résonnèrent encore. Trois impacts secs. Mon cœur cogna contre mes côtes. J'avançai la main, les doigts tremblants, et saisis la poignée froide. Je tirai le battant. »
À vous de jouer
Prenez dix minutes, écrivez ce passage sans vous arrêter (phase « porte fermée »), puis relisez-le pour vérifier si vous avez laissé passer des adverbes.
Mon texte
J'étais assis devant cette saloperie d'écran. Deux heures à saisir des chiffres, cliquer sur des cases, corriger des formules. Tout ça parce qu'un comptable avait trouvé plus facile de partir en congés en me laissant traiter la facturation du mois précédent. À son retour, il allait passer un moment très désagréable.
Soudain, trois coups à la porte. Je n'attendais personne. On était en plein hiver. Encore un livreur ou un postier qui allait essayer de me fourguer un calendrier. Je me levai et ouvris la porte. Le vent glacial me fouetta le visage. Personne.
Puis en regardant vers le bas, je le vis. Un paquet sur le paillasson. Mais pas le paquet standard d'une de ces grosses compagnies de transport, avec un logo et un code-barres. Non, un paquet en carton, anonyme, taille boîte à chaussures. Pas de scotch grossier, quelque chose de professionnel.
Je jetais un dernier coup d'œil, mais il faisait nuit et on n'y voyait que dalle. Puis, je soulevais le paquet, il était lourd, peut-être trois ou quatre kilos, et fermai la porte.
Revenu devant mon bureau, je me demandai si j'allais l'ouvrir. Bah oui, c'est quoi cette façon de livrer un colis ? On sonne et on se barre ? Ou alors c'est un gamin qui me faisait une blague. Ou pire. Un truc qui allait m'exploser à la figure ?
Après une longue minute de réflexion intense, je me décidai. Je pris un couteau et ouvris le rabat sur le côté. Le contenu glissa en dehors. Un dossier vert, avec la mention « Important ». Et une lettre.
« Bonsoir André,
Désolé de t'avoir laissé les factures à traiter. Ma mère a eu un AVC, elle habite au Brésil, alors je ne pouvais pas faire autrement que d'aller la voir en catastrophe. Si tout va bien, je reviens dans une semaine.
Malheureusement, en relisant les documents, je vois que je ne t'ai pas tout envoyé. En plus des fichiers Excel, il y a aussi quelques documents papier. Je les confie à Alexis, le fils de mon voisin. Il m'a dit qu'il allait voir un copain dans ton quartier. Il te remettra ce paquet.
Vraiment désolé pour ce boulot imprévu, et encore merci.
À bientôt,
Paul. »
Correction
C'est un excellent premier jet. Vous avez joué le jeu et l'ambiance de bureaucratie nocturne qui bascule vers le mystère fonctionne très bien. La chute est efficace : le monstre n'est pas un tueur en série, mais encore plus de travail. C'est très kingien dans l'ironie.
En tant que lecteur attentif, voici mon analyse basée sur les critères de Stephen King.
Les points forts
- Le vocabulaire concret : « saloperie d'écran », « boîte à chaussures », « scotch grossier ». C'est visuel. King aime les détails triviaux qui ancrent l'histoire dans le réel.
- La voix active : la consigne est respectée (« Le vent glacial me fouetta », « Je pris un couteau »), le texte a du rythme.
- L'absence d'adverbes en « -ment » : vous avez évité le piège. Le seul présent est « Malheureusement », mais il figure dans la lettre de Paul. C'est un dialogue écrit, donc autorisé.
Ce qu'il faut retravailler (le Show, don't tell)
Vous avez plusieurs verbes de pensée ou d'état d'âme qui racontent l'émotion au lieu de la montrer physiquement.
- Le piège du mot « soudain »
- Votre texte : « Soudain, trois coups à la porte. »
- La critique : Stephen King évite le mot « soudain » (suddenly), qui émousse le suspense. L'action doit créer la surprise par elle-même.
- Suggestion : supprimez le mot. « Je corrigeais une formule. BOUM. BOUM. BOUM. Trois coups secs contre le bois. »
- Le monologue intérieur explicatif
- Votre texte : « Revenu devant mon bureau, je me demandai si j'allais l'ouvrir. (...) Ou alors c'est un gamin qui me faisait une blague. Ou pire. Un truc qui allait m'exploser à la figure ? »
- La critique : vous expliquez l'hésitation et la peur d'une bombe au lieu de les mettre en scène.
- Suggestion : décrivez ses actions physiques sans poser la question directement. « Je posai le carton sur le bureau. Je reculai de deux pas. Le silence de la pièce semblait plus lourd. Je tendis l'oreille vers la boîte. Pas de tic-tac. Juste ce poids anormal pour des chaussures. Ma main resta suspendue au-dessus du couvercle. Une goutte de sueur glissa le long de ma tempe. »
- La « réflexion intense »
- Votre texte : « Après une longue minute de réflexion intense, je me décidai. »
- La critique : « réflexion intense » est un résumé abstrait, et « je me décidai » reste un verbe d'intellect.
- Suggestion : montrez le passage à l'acte. « Je pris une grande inspiration et saisis le cutter dans le pot à crayons. La lame sortit avec un cliquetis sec. D'un geste rapide, je tranchai le scotch avant que mes nerfs ne lâchent. »
Synthèse
Votre histoire est solide, mais vous tendez à expliquer les pensées au milieu de l'action. Dès que vous écrivez « je me suis dit » ou « je me demandais si », demandez-vous plutôt : que fait le corps à cet instant précis ?
Réécriture du paragraphe
Revenu devant mon bureau, je le regardais pendant plusieurs minutes. Merde, c'est quoi cette façon de livrer un colis ? On sonne et on se barre ? Ou alors c'est un gamin qui me faisait une blague. Ou pire. Un truc qui allait m'exploser à la figure ? Un attentat à base d'anthrax, pour me contaminer ? OK, ça pouvait aussi être un accessoire croustillant commandé par un type qui tenait à son anonymat. Mais tout de même, il y aurait eu une adresse indiquée.
Correction de la réécriture
L'amélioration est nette par rapport à la première version : vous avez supprimé les verbes d'état mental (« je me demandai », « je réfléchis ») au profit du monologue intérieur direct.
Pour pousser la contrainte à l'extrême, on peut suggérer ces mêmes angoisses sans formuler les mots « exploser » ou « anthrax », uniquement par le geste :
- « Un truc qui allait m'exploser à la figure ? » -> Je collai mon oreille contre le carton. Je retins mon souffle. Aucun tic-tac.
- « Un attentat à base d'anthrax ? » -> Je passai le doigt sur les jointures du carton. Aucune trace de poudre blanche.
- « Mais tout de même, il y aurait eu une adresse. » -> Je fis pivoter la boîte sous la lampe. Aucune étiquette. Juste du carton brun, muet.
Stephen King emploie les deux approches, mais réserve l'action physique pure aux pics de tension : c'est le lecteur qui nomme le danger dans son esprit, ce qui décuple l'effet.
Exercice sur les dialogues
Pour King, le dialogue correspond à ce que font les personnages quand l'auteur se tait. Ses deux principes :
- La primauté du verbe « dire » King préconise de s'en tenir au verbe « dire » (said) : c'est un mot transparent qui s'efface devant la réplique. Les verbes trop expressifs (s'exclama-t-il, haleta-t-elle) détournent l'attention de la scène. Si la réplique est juste, l'intention s'entend d'elle-même.
- La fidélité de l'oreille Évitez de polir artificiellement les propos : les gens hésitent, butent sur les mots, usent d'argot ou répètent des phrases entières.
Nouvel exercice : « Le dialogue de rupture »
Contexte : un couple, Marc et Sophie, stationne en voiture sous la pluie. Sophie veut rompre. Marc refuse de comprendre.
Contraintes :
- Une dizaine de répliques.
- Aucun adverbe dans les incises.
- Aucun verbe descriptif (interdiction de gémit-elle, hurla-t-il, etc.).
- Utilisez exclusivement « dit-il/elle », « répondit-il/elle », « demanda-t-il/elle » ou omettez l'incise.
- L'émotion doit passer par le texte parlé et quelques gestes brefs.
Dialogue
Ils arrivèrent sur le parking. Marc coupa le contact. La pluie tapait sur les vitres comme des billes de plomb sur du métal. Sophie tapait avec son ongle sur la poignée de la porte.
« Tu viens ? » dit-il à Sophie.
« Non. »
« Tu sais, si on attend que la pluie s'arrête, on va passer la soirée ici. »
« Marc, j'ai un truc à te dire. »
Marc se saisit de sa sacoche sur la banquette arrière, l'ouvrit et fouilla à l'intérieur.
« Je t'écoute », dit-il sans la regarder.
« Marc, c'est fini entre nous. »
Il releva la tête et resta immobile quelques secondes, comme s'il avait mal entendu.
« Hein ? »
« Oui, c'est fini. Je... suis désolée de te le dire maintenant. » Marc posa la sacoche, la main encore à l'intérieur.
« Tu plaisantes ? »
« Non. »
Nouveau silence de quelques secondes.
« Et pourquoi ? »
« J'ai rencontré quelqu'un d'autre. Pardon Marc, mais j'aime ce type. »
Correction
Le texte respecte rigoureusement les contraintes. L'absence de fioritures renforce la sécheresse du moment.
- Le détail qui parle : « Sophie tapait avec son ongle sur la poignée de la porte » pose l'anxiété sans commentaire.
- Le geste suspendu : « Marc posa la sacoche, la main encore à l'intérieur » matérialise la rupture du rythme de façon très visuelle.
- L'effacement du narrateur : la rareté des incises accélère l'échange.
Ajustement mineur : dans « Je t'écoute, dit-il sans la regarder », l'expression alourdit légèrement l'incise. En détachant le geste en amont (« Il continua de fouiller dans le sac. — Je t'écoute. »), l'inattention du personnage ressort plus nettement.
L'étape finale : la règle des 10 %
Formule transmise par King : 2e Version = 1re Version - 10 %.
L'objectif est d'éliminer les mots accessoires (liaisons superflues, adjectifs faibles) sans amputer l'intrigue.
Texte réduit de 10 %
J'étais assis devant cette saloperie d'écran. Deux heures à saisir des chiffres, cliquer sur des cases, corriger des formules. Tout ça parce qu'un comptable avait trouvé plus facile de partir en congés en me laissant traiter la facturation du mois précédent. À son retour, il allait passer un moment très désagréable.
Soudain, trois coups à la porte. Je n'attendais personne. On était en plein hiver. Encore un livreur ou un postier qui allait essayer de me fourguer un calendrier. Je me levai et ouvris la porte. Le vent glacial me fouetta le visage. Personne.
Puis en regardant vers le bas, je le vis. Un paquet sur le paillasson. Pas le paquet standard d'une de ces grosses compagnies de transport, avec un logo et un code-barres. Non, un paquet en carton, anonyme, taille boîte à chaussures. Pas de scotch grossier, quelque chose de professionnel.
Je jetais un dernier coup d'œil, il faisait nuit et on n'y voyait que dalle. Je soulevais le paquet, il était lourd, peut-être trois ou quatre kilos, et fermai la porte.
Revenu devant mon bureau, je le regardais pendant plusieurs minutes. Merde, c'est quoi cette façon de livrer un colis ? Ou alors c'est un gamin qui me faisait une blague. Ou pire. Aucun bruit ne sortait de la boîte. Pas de tic-tac, de grattement suspect. Pas d'odeur non plus. OK, ça pouvait aussi être un accessoire croustillant commandé par un type qui tenait à son anonymat. Mais aucune adresse n'était indiquée.
Une longue minute passa. Je pris un couteau et ouvris le rabat sur le côté. Le contenu glissa en dehors. Un dossier vert, avec la mention « Important ». Et une lettre.
« Bonsoir André,
Désolé de t'avoir laissé les factures à traiter. Ma mère a eu un AVC, elle habite au Brésil, je ne pouvais pas faire autrement que d'aller la voir en catastrophe. Si tout va bien, je reviens dans une semaine.
Malheureusement, en relisant les documents, je vois que je ne t'ai pas tout envoyé. En plus des fichiers Excel, il y a aussi quelques documents papier. Je les confie à Alexis, le fils de mon voisin. Il m'a dit qu'il allait voir un copain dans ton quartier. Il te remettra ce paquet.
Vraiment désolé pour ce boulot imprévu, et encore merci.
À bientôt,
Paul. »
Correction
Le resserrement fonctionne : le texte a gagné en netteté en évacuant les petits mots parasites. Le remplacement de la réflexion par « Une longue minute passa » donne plus de poids à l'attente.
Dernières coupes envisageables :
- « Soudain, trois coups à la porte » -> « Trois coups secs à la porte » (évite d'annoncer la surprise).
- « Puis en regardant vers le bas, je le vis. Un paquet... » -> « Je baissai les yeux. Un paquet gisait sur le paillasson » (supprime le filtre du regard).
- « Je soulevais le paquet, il était lourd, peut-être trois ou quatre kilos, et fermai la porte » -> « Je soulevais le paquet. Lourd. Trois ou quatre kilos. Je refermai la porte » (les phrases brèves soutiennent la tension).
Bilan
Les quatre axes abordés :
- L'archéologie : partir d'une amorce concrète sans carcan narratif préalable.
- La boîte à outils : s'appuyer sur des termes précis et la voix active.
- Montrer plutôt que dire : traduire les pensées et émotions en réactions physiques.
- L'élagage : supprimer systématiquement le superflu à la relecture.